Jean-Michel Basquiat

La Fondation Louis Vuitton célèbre l’artiste jusqu’au 14 janvier

Disparu en 1988, Jean-Michel Basquiat a réussi à faire oeuvre en quelque dix ans à peine et reste d’une brûlante actualité, transcendant le temps. Succédant aux vagues minimaliste et conceptuelle, Jean-Michel Basquiat sera un peintre figuratif à la fin du XXe siècle. Ce genre est alors discrédité et la figuration semble épuisée. Pourtant, d’emblée, Basquiat se donne pour mission de faire exister la Figure noire, l’«Homme invisible» (Ralph Ellison), dans l’espace social et culturel. Cette mission est vitale pour lui, à la suite, notamment du constat douloureux qu’il fait de son absence dans les salles et sur les murs des musées qu’il fréquente régulièrement avec sa mère. De fait, éminemment actuel, Basquiat n’aurait pu avoir une telle prégnance dans le futur sans s’appuyer sur une vraie connaissance et sur la compréhension sensible de l’art du passé.

Ce dernier indice, parmi d’autres, d’une profonde appétence de savoir, contredit d’ailleurs la fable du supposé autodidacte sauvage. Il témoigne de sa formidable et très riche culture, totalement polyphonique. Avec des prédispositions d’ouverture liées à ses doubles racines haïtienne et portoricaine, l’artiste absorbe tout, tel un buvard, mixant l’apprentissage de la rue à un répertoire d’images, de héros et de symboles issus des cultures les plus diverses.

Il se les approprie sans contrainte à l’image de la culture hip-hop à l’émergence de laquelle il a contribué : la Bible, l’Egypte, le vaudou, les héros afro-américains, la bande dessinée voisinent avec Léonard De Vinci, Matisse, Picasso, etc., et avec des références contemporaines. De là, à partir du collage et du graffiti, Basquiat invente un langage totalement inédit.
L’obsession compulsive pour le dessin constitue alors le vecteur immédiat d’un corps jeune, lieu de toutes les énergies, tendu par une véritable rage à dire dans l’urgence.

A moins de vingt ans, Basquiat est d’abord un poète scandant dans la rue des sentences lapidaires, oniriques et parfois vengeresses. Déterminant encore, c’est un musicien se produisant dans les lieux les plus frénétiques du New York de la fin des années 1970. Ses engagements lui valent un positionnement dans les cercles les plus bouillonnants, faisant de lui, peu à peu, le premier créateur afro-américain à vraiment s’imposer visuellement et symboliquement dans le monde de l’art occidental.

Sa première apparition en France a lieu à l’ARC/Musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 1984, lors de l’exposition « 5/5. Figuration Libre France/USA ». Sa présence y affirme l’effervescence d’une scène née entre rue et musée. Apparu dans le temps d’un renouveau de la figuration, son travail peut aussi être lu, d’une certaine façon, comme un développement imprévu de l’art conceptuel par son analyse d’une réalité sociale et économique et sa critique des dispositifs de domination, notamment raciale.

Suzanne Pagé Directrice artistique de la Fondation Louis Vuitton